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Carte Treffenfeld Dortan

Le mercredi 12 juillet 1944, vers neuf heures, les Allemands sont à proximité de Dortan. Les habitants, qui entendent la canonnade, se réfugient dans les hauteurs et les bois environnants ; quelques-uns restent, cependant, pour garder leurs biens. Bientôt, les troupes allemandes arrivent en grand nombre, foulant ostensiblement les champs de blé de la plaine de Lavancia. Leur artillerie, qui tire d’Epercy situé à 1 km 500, bombarde la gare de Dortan-Lavancia. Dès midi, un avion, survolant le pays à faible altitude, lance des bombes incen­diaires sur les hameaux isolés et mitraille les réfugiés dans les bois. Un général allemand et son état-major s’installent au château et dirigent les opé­rations. Le pillage systématique du pays commence. 

La région de Dortan est un centre de tournerie sur bois, (jouets, échecs), travaillant surtout pour l’exportation. Les Allemands démontent les machines et enlèvent la totalité de l’outillage. Des camions réquisitionnés conduits par des chauffeurs français font de multiples voyages pour vider les usines. Les maisons sont ensuite pillées systématiquement : bicyclettes, postes de TSF, vête­ments. L’argent et les objets de valeur sont ensuite raflés. Les femmes emportent tout ce qu’elles ont de précieux dans leurs sacs à provisions, mais ceux-ci sont enlevés par les Alle­mands. Ils fouillent les jardins et enlèvent l’argent enterré. Ils finissent enfin par voler sur les personnes elles-mêmes : les bracelets-montres sont arrachés au poignet ; les corsages sont ouverts pour prendre les bijoux dans les sous-vêtements.

Pendant ce temps, au hameau de Maissiat, soixante-douze personnes, parmi lesquel­les des femmes et leurs enfants, sont prises comme otages, menacées d’être fusillées si l’une d’elles manque à l’appel. Elles resteront dix jours parquées, dans une grange. Aucun adou­cissement n’est accordé, même à des malades. Un maçon, Uccelotti Céleste, qui se trouve dans ce groupe, était atteint d’une hernie ; celle-ci s’étrangle. Les Allemands refusent de le laisser soigner. Il agonise toute la nuit et meurt au milieu de ses compagnons. On enlève le cadavre le jour suivant.
Dans le village, les hommes jeunes étant partis, on fusille ceux qui restent. L’Abbé Dubettier, vieillard de 70 ans, presque aveugle, prévenu du danger, répond textuelle­ment : “C’est mon devoir de rester. Je suis prêt”. Il est abattu devant son église.
Secrétant Georges, 26 ans ; Perrin Henri, 64 ans ; Madame Dupré Elie, 67 ans ; Collombet Georges, 81 ans ; Balfin François, 66 ans ; Colnet Louis, 80 ans, subissent le même sort. Ce dernier portait deux blessures par balles : une, au voisinage de l’oeil gau­che, l’autre à la nuque. “Je l’ai partiellement déshabillé, déclare son gendre, M. Hugon Marcel, 62 ans. Il avait des traces de meurtrissures très marquées à la poitrine et sur le dos. En outre, le bras gauche était presque entièrement sectionné ; la section intéressait la partie externe du bras, l’os était entièrement sectionné, il ne restait qu’un lambeau de chair à la partie interne. Au bras, les vêtements avaient été également sectionnés par un coup de hache ou par un coup d’instrument tranchant lourd : serpe ou hache”.

Trois habitants d’Oyonnax, qui s’étaient réfugiés au hameau de Vouais, sont abat­tus le 13 juillet : Peillon Raymond, 41 ans, Peillon Robert, fils du précédent, 15 ans, Gallety Noël, 42 ans. Des femmes sont menacées de mort et brutalisées. Six d’entre elles sont violées. Une vieille femme de 70 ans subit elle-même une tentative de viol. Comme le soldat allemand, qui cherche à la violenter, essaye d’étouffer ses cris sous un édredon, elle simule un évanouis­sement, et le soudard renonce à réaliser son dessein.

Dans la nuit du 20 au 21, quinze hommes sont torturés au château. Les chauffeurs requis par les Allemands entendent les cris et les gémissements des victimes. Le lendemain, les Allemands transfèrent au château les habitants qui restaient en­core au village, puis, vers sept heures, incendient celui-ci. Le vent souffle très fort du midi. En peu de temps, les bâtiments, bourrés de bois pour l’industrie de la tournerie, ne sont plus qu’un brasier.

Vidéo: Dortan après le 21 juillet

“Lorsqu’ils purent revenir, les réfugiés des bois et ceux du château eurent un spectacle lamentable ; il ne restait plus que des murs noircis de ce qui fut le village de Dortan. Dans les prés et les jardins piétinés, gisaient, épars, mille objets hétéroclites, cassés, abîmés, des vêtements déchirés, maculés, coupés afin qu’il ne soit plus possible de s’en servir”. (Extrait des déclarations de Madame Vincent).

Le bilan des crimes ennemis, à Dortan, s’établit donc comme suit : meurtre du curé, âgé de 70 ans, et de six habitants, dont une femme de 67 ans et deux octogénaires ; mise à mort par d’atroces tortures de quinze prisonniers ; destruction de l’église, qui datait du XIe siècle ; pillage systématique et destruction complète par incendie du village. Pourtant est épargné le château sur lequel les Allemands osent placer avant leur départ, cette affi­che, qui est aussi un aveu :

“A LA POPULATION FRANÇAISE,
Quoique ce château servait pour les terroristes comme forteresse et refuge, les troupes d’occupation l’ont conservé, considérant que c’est un monument d’une valeur culturelle considérable.
LE COMMANDANT.

Le 23 juillet 1944, on procède à l’exhumation des victimes du château. Dans un bosquet du parc, on relève le corps du jeune Poncet Roger, de Belleydoux, dont la mort paraît remonter à plusieurs jours ; l’état de décomposition avancée ne permet pas de cons­tater les traces de tortures. Près des bâtiments, quatre tombes contiennent respectivement un corps, deux corps, trois corps et neuf corps. “Tous ces cadavres sont ceux de personnes torturées, déclare M. Jollet, Entrepreneur des Pompes Funèbres à Oyonnax. Quand on voit un crâne dont les maxillaires et l’os nasal sont en contact avec l’occiput, on peut dire qu’il ne s’agit pas d’un éclatement provoqué par un projectile. Ces lésions ont dû être produites au moyen d’un instrument contenant un objet lourd formant masse ou un rondin. L.e nez était complètement écrasé, les oreilles décollées ; la face n’était qu’une plaie. Pour vous donner un renseignement précis, je puis vous dire que, sur les quinze personnes qui étaient dans ces fosses, j’en connaissais personnellement treize et je n’ai pu en identifier qu’une. Je ne l’ai identifiée que parce que la corpulence de cet homme (Louis Guillot) était bien spéciale. Tous les camarades qui étaient avec moi ont été bien d’accord pour le reconnaître. En dehors des fosses, à quelques mètres d’elles, j’ai trouvé un cuir chevelu complet, un scalp avec tous les cheveux, taillé au couteau. J’ai trouvé également toute la peau d’une main, coupée à la hauteur du poi­gnet. On aurait dit un gant retourné. C’est quand j’ai fait voir les ongles à mes hommes, en retournant la peau du bon côté, qu’ils se sont rendus compte de ce que je venais de trouver. La peau était translucide, les ongles étaient restés au bout des doigts. Je n’ai pas conservé cette pièce à conviction, trouvée à terre sur le pré. Je dois signaler aussi que toutes ces victimes avaient les mains ligotées derrière le dos. Sans exception, ces liens avaient mis les os à nu, c’est vous dire combien les malheureux ont dû se débattre sous les tortures infligées pour parve­nir à se couper les chairs de la sorte. Les liens étaient encore après les membres lorsque je les ai trouvés ; ils étaient de nature diverse, y compris du fil de fer pour une personne. C’est moi qui les ai déliés. L’événement remontant à quarante-huit heures, les corps n’étaient, pas encore trop décomposés et l’on pouvait bien se rendre compte des lésions. Nous avons vu le procédé par lequel les Allemands ont amené les corps jusqu’aux tombes. Ils ont dû les transporter au moyen d’un fil de fer d’une longueur de deux à trois mètres accroché aux chevilles, l’autre extrêmité étant terminée par un palonnier. Les hommes ont dû les tirer le long du cheminn qui était plein de sang. La dernière victime sans doute portait encore le fil de fer avec le palonnier au bout. Naturellement, il ne restait plus aucun objet sur les victimes. Je me suis borné à recueillir des échan­tillons de vêtements, dans l’espoir qu’ils seraient identifiés. Treize corps sur quinze l’ont été jusqu’ici. Nous n’avons pas trouvé de traces de balles”.

Cette dernière constatation est confirmée par M. Vaucher, qui déclare : “Dans un but d’identification, les cadavres avaient été mis nus jusqu’à la ceinture, ce qui permet de constater l’absence de coups de feu, non seulement sur la tête, mais également sur le thorax. Les corps répartis en plusieurs fosses présentaient des signes d’asphyxie, si bien qu’on se demande s’ils n’ont pas été enterrés alors qu’ils étaient encore vivants”.

Les treize corps identifiés sont ceux de : Picard Hugues, 37 ans, journalier; Léger Georges, 41 ans; Justin René, 41 ans, Corthiles Camille, 43 ans ; Barthassat, 45 ans, ouvrier en peignes ; Maubourg Henri. 43 ans, tourneur ; Olagnon Charles, 45 ans, tapissier ; Dufour Denis, 56 ans, plombier ; Guillot Louis, 51 ans, agent d’assurances ; Oberto Angelo, 54 ans, mouleur ; Sonthonnax Olivier, 50 ans ; Giovannetti Secundo, 57 ans, manoeuvre ; Prone Joseph, 44 ans, maçon.”

Claude Morel